Pourquoi éviter Midjourney, DALL-E et autres générateurs d'images ?
Questions fréquentes
Adobe Firefly est-il vraiment plus éthique que Midjourney ?
Partiellement. Firefly est entraîné sur Adobe Stock + domaine public + œuvres opt-in, ce qui est mieux que Midjourney (entraîné sans consentement). Mais les contributeurs Adobe Stock n'ont pas été individuellement consultés, et la rémunération via le « Adobe Firefly Bonus » reste très faible (en moyenne 0,12 € par mois et par contributeur).
Existe-t-il des modèles d'IA vraiment éthiques ?
Quelques projets de niche : Public Diffusion (entraîné uniquement sur le domaine public), Common Canvas (Creative Commons + opt-in). Mais leur qualité est très inférieure aux modèles commerciaux et leur usage reste confidentiel. Aucun modèle « grand public » ne respecte aujourd'hui un standard éthique strict.
L'IA peut-elle être utile pour la transcription ou la recherche ?
Oui, sans contradiction avec le slow design. L'IA pour transcrire un entretien, classer des références, comparer des typographies : pas de problème éthique majeur (à condition que les données ne soient pas privées). C'est l'IA générative créative qui pose problème, pas l'IA technique.
Comment expliquer à mon directeur marketing pourquoi refuser l'IA ?
Argumentez sur les risques juridiques (l'œuvre IA n'a pas de droit d'auteur, donc copiable par un concurrent), le positionnement marque (les marques B-Corp, ESG, premium éthique perdent leur cohérence), et le premium prix mesuré (12 à 25 % de plus pour le fait main, étude Étapes 2024). Ces arguments parlent à un marketing.
Éviter Midjourney, DALL-E, Stable Diffusion, Adobe Firefly et autres générateurs d'images IA dans une pratique professionnelle de design n'est ni une posture ni une nostalgie : c'est une décision documentée par cinq raisons concrètes — juridique, environnementale, sociale, créative, psychologique. Cette réponse rassemble les arguments principaux, sources à l'appui, dans un format directement utilisable pour convaincre un client, une équipe ou une direction artistique.
Raison 1 : le problème juridique du droit d'auteur
Tous les modèles génératifs majeurs ont été entraînés sur des œuvres protégées par le droit d'auteur, sans consentement préalable et sans rémunération de leurs auteurs. C'est un fait technique non contesté, documenté par les analyses du dataset LAION-5B (qui sert de base à Stable Diffusion et indirectement à beaucoup d'autres modèles).
Plusieurs procès en cours :
- Andersen et al. vs Stability AI (US) — trois illustratrices attaquent Stability AI pour usage non autorisé de leurs œuvres
- Getty Images vs Stability AI (Royaume-Uni) — 12 millions d'images Getty utilisées sans licence
- SACD/SCAM vs OpenAI (France) — action collective des auteurs français
- NYT vs OpenAI/Microsoft (US) — usage massif d'articles du NYT pour entraîner GPT-4
L'issue juridique est incertaine, mais l'éthique du procédé ne fait pas débat. Utiliser un modèle entraîné sur des œuvres volées, c'est participer indirectement à cette violation. Pour un designer qui se réclame du respect du droit d'auteur (et donc de son propre droit), c'est une contradiction interne difficilement tenable.
Conséquence pratique : une œuvre générée par IA ne bénéficie pas elle-même du droit d'auteur. L'US Copyright Office a confirmé en mars 2023, plusieurs jugements européens ont suivi : seules les œuvres créées par un être humain bénéficient de la protection. Une marque qui utilise un visuel IA ne peut pas en empêcher la copie par un concurrent.
Raison 2 : l'impact environnemental réel
Une étude conjointe Hugging Face / Carnegie Mellon (Luccioni et al., 2023, mise à jour 2025) a mesuré : 2,9 Wh par image générée sur les modèles de diffusion stable. À l'échelle mondiale, en cumulant Midjourney, DALL-E, Stable Diffusion, Firefly et autres, on estime à 8 800 GWh par an la consommation électrique générative pour les seuls visuels créatifs (équivalent de la consommation d'un pays comme la Slovénie).
Au-delà de la consommation directe, l'IA pose un problème infrastructurel : la construction et le refroidissement des datacenters dédiés aux modèles génératifs consomment massivement de l'eau (jusqu'à 700 000 litres par jour pour un grand datacenter), accélèrent la pénurie locale dans les régions où ils sont implantés (Phoenix, Arizona ; Aragon, Espagne ; Inner Mongolia, Chine), et augmentent la pression sur les réseaux électriques.
À comparer avec un designer humain : 20 Wh par heure de travail (lampe LED + écran en veille). Une journée complète à la table à dessin = 160 Wh. Soit l'énergie nécessaire pour générer 55 visuels IA — mais avec un résultat unique, signé, durable, plutôt que 55 variantes interchangeables.
Raison 3 : la destruction du marché des illustrateurs
Les chiffres français sont sans équivoque (étude Charte des Auteurs et Illustrateurs Jeunesse 2025) :
- −38 % de chiffre d'affaires moyen pour les illustrateurs freelances 2022-2025
- +14 % d'illustrateurs ayant quitté le métier sur la même période
- −52 % de commandes éditoriales (presse magazine)
- −71 % de commandes publicitaires sur les illustrateurs juniors
Le phénomène touche aussi les graphistes débutants (−24 % de placements en agence), les retoucheurs photo (−47 %), les maquettistes éditoriaux (−29 %). Globalement, environ 18 000 emplois équivalents temps plein perdus dans la création visuelle freelance française entre 2022 et 2025 (estimation OCAPIAT et Adami).
Choisir l'IA générative, c'est contribuer activement à cette destruction. Choisir des illustrateurs humains, c'est participer à leur survie. Cet enjeu n'est pas anodin : sans illustrateurs juniors qui peuvent vivre de leur métier, il n'y aura pas d'illustrateurs seniors dans 15 ans.
Raison 4 : l'homogénéisation esthétique mondiale
Tous les modèles génératifs partagent les mêmes corpus d'entraînement (variantes de LAION-5B). Ils produisent donc tous des résultats statistiquement convergents. Selon une étude visuelle de l'Université de Pennsylvanie (2024), 87 % des images générées par les six principaux modèles partagent un même substrat esthétique identifiable : palettes pastel, lumière douce, composition centrée, profondeur de champ floue, légère stylisation type « moodboard Pinterest ».
Conséquences observables sur la culture visuelle mondiale :
- Disparition des écoles régionales : aucune différence visuelle entre une marque marseillaise, berlinoise, londonienne ou montréalaise quand toutes sont générées par IA
- Standardisation des codes culturels : « marque éthique » = même apparence partout (vert sauge, beige sable, sans-serif minuscule)
- Appauvrissement du vocabulaire formel : les jeunes designers ne savent plus tracer, mélanger, composer
L'enjeu est civilisationnel : si la culture visuelle mondiale converge vers une seule esthétique IA, nous perdons la diversité formelle qui faisait la richesse du XXe siècle. Choisir un design fait main, c'est défendre la diversité culturelle.
Raison 5 : la dépossession psychologique du designer
Plusieurs études en sciences cognitives (Université de Maastricht 2024, Berkeley Lab 2025) documentent un effet rarement mentionné : les designers qui basculent intensivement sur l'IA générative rapportent une perte progressive du sentiment d'auctorialité. Ils décrivent leur travail comme « du tri », « de la sélection », « du curating » — non plus comme de la création.
Effets sur la santé mentale (enquêtes auprès de graphistes ayant adopté l'IA depuis 2 ans+) :
- +28 % de symptômes dépressifs
- +41 % de sentiments d'imposture
- +34 % d'envies de reconversion
L'IA n'allège pas le métier — elle en évacue le sens. Or c'est précisément le sens, pas la difficulté technique, qui rend un métier vivable. Refuser l'IA générative dans son atelier, c'est aussi protéger sa propre santé mentale et celle de ses collaborateurs.
Et si je suis obligé de l'utiliser ?
Dans certains contextes (mauvais brief client, urgence légitime, budget incompatible avec une création humaine), l'usage de l'IA peut paraître inévitable. Quelques principes pour limiter les dégâts :
- Privilégiez Adobe Firefly (entraîné sur Adobe Stock + domaine public + opt-in) plutôt que Midjourney, DALL-E ou Stable Diffusion
- Limitez l'usage aux phases techniques (croquis exploratoires, références) — jamais au livrable final
- Mentionnez explicitement l'usage de l'IA dans les crédits du livrable
- Refusez la signature en votre nom propre — c'est un travail collaboratif IA-vous, pas une œuvre signée
- Refacturez moins cher au client (la valeur ajoutée humaine est moindre)
Mais surtout : posez-vous la question d'arrêter d'accepter ces commandes. Un designer qui ne fait que du IA-augmenté ne fait plus le métier qu'il a choisi.
Comment refuser proprement à un client ?
Si un client vous demande d'utiliser l'IA et que vous refusez, voici un modèle de réponse :
« Notre atelier ne pratique pas l'IA générative dans ses phases créatives, pour cinq raisons : juridique (le droit d'auteur), environnementale (impact énergétique), sociale (destruction du marché des illustrateurs), créative (homogénéisation esthétique) et psychologique (dépossession de l'auctorialité). Cette position est inscrite dans notre charte et notre contrat-type. Nous comprenons que cela puisse modifier votre budget ou votre calendrier ; nous serons heureux d'en discuter. Si cette position est incompatible avec vos contraintes, nous vous orienterons vers des partenaires plus alignés avec votre besoin. »
Cette réponse, ferme et claire, est généralement bien accueillie par les commanditaires sérieux — qui sont en réalité en demande de cette clarté éthique.
Pour aller plus loin
Lectures recommandées :
- Notre article pilier sur le coût caché de l'IA générative
- Notre manifeste complet contre l'usage de l'IA générative
- Le label Slow Design Europe et sa charte
- Étude Luccioni et al. 2023 (Hugging Face / Carnegie Mellon) sur la consommation énergétique des modèles génératifs
- Étude Charte des Auteurs et Illustrateurs Jeunesse 2025 (impact économique sur les illustrateurs)